L’apparition des smart phones, puis des tablettes tactiles, a créé une petite révolution d’usage au sein des musiciens, amateurs ou confirmés, qu’ils se soient habitués ou pas, depuis les années 1990, à utiliser de logiciels de MAO (musique assistée par ordinateur).
Appartenant dès leurs débuts à une catégorie à part entière, les applications musicales mobiles font foison depuis quelques années sur smart phones et tablettes. Du diapason basique au séquenceur complet en passant par les développements les plus expérimentaux, les "apps" musicales mobiles cherchent et trouvent de nouvelles conventions d’usage et, de ce fait, inventent (et réinventent) une nouvelle lutherie électronique.
Le principal attrait de cette lutherie tactile, c’est de réunir en un seul objet ce que la MAO a longtemps séparé : l’ordinateur (dont l’interface homme-écran-clavier-souris est tout sauf instrumental) et la surface de contrôle (instrument MIDI, table de mix, etc.). Sur tablette, on touche, on frotte, on glisse, on utilise une syntaxe gestuelle digitale, au sens propre.
Ce qui frappe dans l’évolution des "music apps", ce sont les embranchements variés, les multiples solutions choisies par les développeurs et les industriels pour adapter et inventer cette nouvelle famille d’instruments. Quelques catégories se dégagent :
Utilitaires
Métronomes, accordeurs, et autres assistants de l’instrumentiste traditionnel.
De la même manière qu’ont fleuri des applications d’aide aux tâches quotidiennes (bricolage, cuisine, etc.), on a vu apparaître ces dernières années une flopée de petites applications qui rendent la vie du musicien plus simple : métronomes (dont l’excellent TempoAdvance, permettant de créer les métriques les plus tordues), diapasons (PolyTune, simple et efficace), calculateurs de décibels, et autres boîtes à outils.
Surfaces de contrôle portables
Applications destinées à commander d’autres machines ou logiciels externes. Ce sont en fait des versions ultra-portables, adaptées à une logique touch, des machines de contrôle externes développées ces 20 dernières années et conçues comme des extensions physiques d’une logique logicielle, dont l’inter-communication est permise par le langage événementiel qu’est le MIDI : tables de mixage, pads de commandes, utilisant généralement une version digitale des outils désormais traditionnels en la matière : faders ("potards"), boutons, switchs, potentiomètres, contrôles logiques…
Le gain réel de ces émulations mobiles est précisément leur grande portabilité : réduire ce qui occupait encore une pièce entière il y a quinze ans à une tablette de quelques centaines de grammes accentue considérablement l’aspect nomade des nouvelles formes de "home studios", qui ne sont justement plus liées à un quelconque lieu physique.
Le "home" se dématérialise et se nomadise. Le mobil home studio est né…
Un exemple parmi d’autres, choisi pour sa bonne conception : TouchAble, logiciel de contrôle d’Ableton Live, l’un des séquenceurs les plus populaires sur ordinateur. Ici, ce n’est pas l’application mobile qui génère du son, elle se contente de contrôler un logiciel externe en offrant une version tactile de ce que d’autres constructeurs proposent sous la forme de tables de contrôle MIDI.
Emulateurs
Ce sont des "imitations", comme leur nom l’indique, ou plutôt des adaptations de machines et d’applications pré-existantes : synthétiseurs et boîtes à rythmes "vintage", ou émulations d’applications conçues pour ordinateur, qui imitaient elles-mêmes des familles d’instruments électroniques antérieures…
Là encore, on retrouve un mimétisme voulu dans l’ergonomie de ces interfaces. On s’adresse à un groupe d’utilisateurs qui a déjà ses habitudes avec les machines et/ou logiciels des 30 dernières années. Les mêmes concepts d’usage n’ont cessé de se reproduire depuis la généralisation de l’informatique musicale dans les années 80 : on "patch" un synthétiseur en créant des circuits entre différents blocs remplissant chacun une fonction (volume, filtre, oscillateur, équaliseur, etc.). Un design vintage se doit de faire preuve de réalisme; les développeurs se sont ainsi appliqué à reproduire des équivalents tactiles de gestes habituels (tourner un bouton), voire obsolètes (créer une connexion entre deux blocs en tirant un câble, par exemple, comme on le faisait sur des machines datant d’il y a 30 ans ou plus).
Quelques illustrations de ces portages :
Le Korg MS-20, célèbre synthétiseur analogique datant de 1978.
L’original :
La version mobile – ça patche toujours! :
Rebirth, logiciel développé par Propellerhead, lancé en 1996 sur PC, au début de la grande vague d’émulation d’instruments électroniques "vintage" sur ordinateur. Rebirth était lui-même une compilation habile d’émulateurs de TR-808 et TR-909 et de TB-303, les très populaires boîtes à rythme et synthétiseurs mis sur le commerce par Roland au début des années 1980. L’application mobile fait donc partie d’une deuxième génération "vintage".
Séquenceurs et "Touch" instruments
Les séquenceurs sont des applications complètes, "tout en un", permettant l’enregistrement, le mixage et la modification des pistes, et proposant souvent leur propre panel d’instruments virtuels, surnommés "touch" instruments dans leurs versions mobiles du nom de la technologie liée à ce type de support.
Ces logiciels réunissent en une seule application multi-tâches :
- des surfaces de contrôle et de mixage, chargées de gérer la spatialisation et le mixage des pistes
- un éditeur de type MIDI/audio, permettant d’organiser l’écriture de ses morceaux en multi-pistes
- des plugins intégrés, que ce soit des instruments virtuels, des boîtes d’effets ou des utilitaires
Les initiatives propres aux versions mobiles dans ce domaine d’applications sont présentes, bien que le mimétisme avec les modèles pré-existants sur PC soient encore très fort.
Certains géants du logiciel industriel, comme GarageBand d’Apple, logiciel roi de la composition amateur assistée, connaissent des adaptations mobiles particulièrement bien conçues. L’ergonomie y est souvent brillante, que ce soit pour la manipulation des pistes ou pour l’exécution instrumentale. Ce qu’une tablette perd fatalement en richesse matérielle (pas de retour d’effort, comme pour une touche ou une corde; pas de facteur semi-aléatoire lié à la vibration, au matériau, à la pression; etc.), Apple tente de le pallier par une foison de retours visuels plutôt ludiques (la corde de basse "vibre" et se courbe lorsqu’on la tend).
Une présentation très corporate lors d’une grand messe d’Apple :
Et une petite illustration des possibilités du logiciel, en version homme-orchestre (on remarquera notamment la qualité assez surprenante – d’un point de vue technique – du solo de guitare) :
Les forces et les faiblesses de ce type d’outil restent cependant les mêmes que pour leurs versions sur ordinateur. L’application est très attractive et donne l’impression à n’importe quel débutant d’obtenir un résultat satisfaisant, voire "musical", notamment par l’usage intensif des fameux assistants à l’exécution, véritables chasseurs automatisés de fausses notes et de rythmes bancals. C’est facile d’usage, élégant et assez bluffant au premier contact. Ou, comme le dit si bien Apple dans son discours marketing : "Recherchons rock stars. Aucune expérience requise".
Mais le syndrome Guitar Hero guette toute cette famille d’applications. Par souci de simplification à l’extrême d’une ergonomie parfois peu adaptée à un jeu instrumental, mais aussi par volonté affichée d’offrir un outil ludique et grand public aux musiciens en herbe, la ludification de l’exécution "instrumentale" devient une performance qui tente de faire oublier ce qu’elle imite (plus ou moins mal), et l’assistanat permanent à la composition à travers des grilles esthétiques prêtes à l’emploi (grilles d’accord, grilles rythmiques, boucles samplées) crée un effet incontournable d’uniformisation des styles et d’appauvrissement de l’inventivité individuelle. De la musique à la Musak, il n’y a qu’un pas que ce type d’assistanat à la composition nous propose de franchir allègrement.
D’autres développeurs, souvent plus indépendants que les majors du domaine, tentent malgré tout d’autres approches, plus créatives, et poursuivent la recherche d’interfaces innovantes adaptées à ces formats mobiles.
On pense par exemple à SoundPrism, logiciel créé par l’entreprise allemande Audanika venant de la recherche, qui propose un logiciel hybride entre le séquenceur et l’instrument, à travers une interface minimale élégante, facile à maîtriser, et apte à faire prendre des directions musicales inédites de par son ergonomie originale. Ici, le design donne des idées à la musique, et non l’inverse.
Des problèmes équivalents se posaient d’ailleurs déjà à la grande époque du MIDI, et cela n’a jamais empêché certains artistes, par le biais du détournement de ces technologies, d’obtenir des résultats admirables et inédits. Nous attendons donc avec impatience ce que produiront de génial, sous les doigts de créateurs inventifs, des outils sciemment conçus par une industrie comme moyen de standardiser la pratique musicale.
En attendant, on peut déjà jamer avec des iPads, même si ça ne swingue pas encore beaucoup. Après les robots de Kraftwerk, les harpes laser de Jean-Michel Jarre, les girl’s bands, les boy’s bands et les Gameboy’s bands, bienvenus dans l’univers aseptisé des iBands!
The iPad Orchestra :
Ou encore :
Une sélection de performances mémorables sur tablettes peut être trouvée sur le blog de iPadsHouse.
Interfaces musicales innovantes
Ce sont les applications les plus originales, proposant des manières inédites de jouer et de composer. Elles sont souvent proposées par les entreprises les plus petites, qui sont moins soumises à des logiques industrielles et peuvent prendre d’avantage de risques en matière d’innovation. Difficile de s’y retrouver dans cette jungle de nouvelles applications musicales, allant de la fausse bonne idée périmée en cinq minutes au développement d’idées véritablement innovantes et prometteuses. Notre petite sélection :
Polychord est un n-ième assistant au jeu et à la composition. L’originalité de sa conception et sa facilité d’utilisation en ont cependant fait une référence dans ce domaine :
Et en guise de pause musicale, le Polychord en contexte, dans la fort jolie interprétation de Down in the Valley exécutée par ici par Alison Sudol et Omar Velasco :
Noise.io est un synthétiseur/mixeur proposant une interface assez déroutante, très psychédélique, fondée sur un principe de grille, permettant d’obtenir des résultats intéressants, ou en tous cas qui sortent de l’ordinaire d’un point de vue sonore.
Hexatone, du même développeur (Jordan Rudess) propose, lui aussi, une interface très déconcertante, fondée sur un réseau d’alvéoles jouant chacune une fonction dans le bouclage d’une séquence sonore. On "ouvre" ou on "ferme" ces alvéoles pour créer des circuits qui à leur tour créent des "patterns" rythmiques, au sein d’une interface très ludique, à défaut d’être limpide.
Pour finir
En guise de conclusion à cet article qui se veut tout sauf exhaustif, on remarquera après ce tour d’horizon que de nouvelles normes ergonomiques se mettent peu à peu en place au sein de cette nouvelle famille de lutherie électronique. Tiraillés entre une logique industrielle tournée vers le grand public et des développements "à risque" lancés par de petites entreprises souvent issues de la recherche musicale, les développeurs d’applications musicales mobiles tracent les jalons d’une nouvelle syntaxe gestuelle et tentent d’inventer de nouveaux principes de jeu et de composition.
Dernière vague en date de démocratisation des moyens techniques mis à la disposition des musiciens, les touch technologies présentent, comme toute technologie industrielle, un panel très varié d’initiatives et d’innovations, allant du simple portage de logiciel pré-existant sur mobiles à des conceptions totalement originales, incorporant souvent des années de réflexion des laboratoires de recherche sur le rapport homme/machine, en passant par toute une série de logiciels gadgets, d’avantage conçus comme source éphémère d’amusement.
Comme cela avait déjà été le cas lors de l’apparition des logiciels musicaux sur ordinateur personnel, cette nouvelle lutherie est souvent très orientée esthétiquement. Par un aller-retour permanent entre contraintes techniques et tendances culturelles, le terme générique de "musique électronique" se réduit souvent à l’un de ses champs spécifiques, la techno. Née avec le MIDI, et ayant tiré toutes ses caractéristiques esthétiques d’orientations techniques bien précises (le bouclage, qui permet d’automatiser la structure d’un morceau; la quantification, permettant de "nettoyer" un jeu instrumental; la synthèse FM, qui a donné à la techno ses sons percussifs et profonds, particulièrement efficaces sur un dance floor), la techno constitue le style idéal pour réussir une démo technologique. Il en va tout autrement pour d’autres types de musique, demandant des technologies moins binaires, plus organiques, et sur tablettes comme sur ordinateur, il reste difficile de trouver des propositions techniques pérennes concernant ces genres musicaux non linéaires, non cycliques, et souvent non tonaux.
L’histoire jugera au final de l’intérêt esthétique créé par ce type d’instruments. Une chose est sûre, en tous cas : le panel de propositions est vaste et reste un territoire encore largement vierge, dont l’exploration reste passionnante et prometteuse.
